Mort et renaissance spirituelle
Hans Küry

EXTRAITS

[p. 16-17] Si par contre nous nous rendons chez ces sages des peuples primordiaux, c’est comme si nous entrions, au sortir de la ville étincelant de mille illusions, dans la nuit noire et déserte, et voyions subitement au-dessus de nous le ciel étoilé dans toute sa clarté. Les prophètes et les saints de tous les peuples ont affirmé l’immortalité de l’âme humaine. N’avaient-ils peut-être pas une vision plus profonde des choses que l’homme contemporain à la vie trépidante, lequel, saturé d’impressions toujours nouvelles, ne parvient plus à réfléchir à ce qui est immuable en lui-même, et encore moins à en faire un objet de méditation ?

L’homme plongé en Dieu ne voit pas les états paradisiaques et infernaux comme se situant dans le futur, ne se produisant qu’après la mort, mais il les voit plutôt déjà maintenant, simultanément à la vie terrestre, à peu près comme nous pouvons, à partir d’un son, entendre intérieurement dans notre imagination musicale le triple accord qui en relève, même s’il ne s’est pas produit en réalité.

Les états « posthumes » ne se laissent de toute façon pas appréhender « temporellement ». Si le mourant, selon des témoignages toujours renouvelés, voit encore une fois toute sa vie se dérouler devant lui, c’est que cette vue d’ensemble indique qu’il entre dans la simultanéité ou dans le non-temps.

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[p. 90-91] Les cornes sont toujours une sorte de couronne, qu’elles s’ouvrent vers le haut en demi-lune, dans laquelle pourrait se tenir la Mère de Dieu (le taureau Apis des Egyptiens est souvent représenté avec une demi-lune blanche sur la poitrine), ou qu’elles se courbent vers l’intérieur, comparables à une crosse (c’est grâce à une profonde connaissance que la houlette a été calquée sur la corne du bélier), elles reflètent la relation avec les états paradisiaques supérieurs ou — ce qui revient au même — intérieurs ; c’est aussi le cas de la ramure du cerf, dont les branches, tout comme celles d’un arbre, correspondent à la hiérarchie des mondes.

Le cerf porte en quelque sorte aussi la triple tiare du Pape. En rapport avec le cerf, la forêt est le symbole de l’Univers, et les branches inférieures et supérieures sont les symboles des domaines inférieurs et supérieurs de l’ici-bas et de l’Au-delà au sein de cet Univers. La possession d’une ramure — pour ainsi dire la couronne d’un arbre en petit — ne peut être alors que le symbole d’un être qui a réalisé en soi les états inférieurs et supérieurs de l’Univers. Il n’est donc pas étonnant que dans l’imagerie du Moyen Âge le cerf était un symbole de l’Homme Universel et de Jésus-Christ.

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[p. 97-98] On peut comparer le cœur du chercheur de Dieu à la ville de Troie, et l’« éclair » céleste qui l’anéantit instantanément au cheval de bois dédié à Athéna, cheval que les habitants, sur l’injonction de la déesse, attirèrent à travers les murs en ruine. (Puisque l’occasion se présente, précisons que — d’un point de vue spirituel — la ruine de Troie ne fut pas causée par une ruse humaine, mais bien par le décret des dieux ; elle fut un sacrifice d’où résulta la fondation de la Rome sacrée, le centre ultérieur de la chrétienté ; que l’on pense aussi sous ce rapport au rôle que joua Virgile, d’une part en tant que célébrant Enée, l’héritier de Troie et le fondateur de Rome, et d’autre part en tant que guide de Dante dans les enfers. Shakespeare aussi, dans « Troilus et Cressida », présente les Troyens comme le peuple noble, pieux et fidèle à la Tradition, et les Grecs comme le peuple sournois, mécréant et méchant, à l’exception du sage Ulysse, qui imagina précisément cette ruse, laquelle, du point de vue intérieur, était une inspiration divine.) De toutes façons, la ruine de Troie est un symbole grandiose de l’extinction spirituelle.

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[p. 100] Si les poursuivants de Mohammed prirent la toile comme preuve que personne n’aurait pu récemment pénétrer dans la caverne, ils furent victimes au fond de l’illusion originelle des hommes : de même que les hommes tiennent le voile fragile du monde pour éternel, ils ne pouvaient pas concevoir la vitesse de travail de l’araignée. Le Prophète était cependant à l’abri derrière le tissu du monde, dans la Réalité divine, dans la caverne protectrice. Afin de détourner ses ennemis de lui, la déesse Mâyâ, pour parler en langage hindou, a déroulé devant Mohammed son voile fait de la multiplicité des mondes et des êtres.

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[p. 112-113] Le mouvement des astres aussi est passif : la force d’attraction qui les domine n’en est pas moins aussi une forme de nostalgie de Dieu, laquelle met en branle tout l’univers ; la parole de Dante « l’amor che muove il sole e l’altre stelle » (l’amour qui meut le soleil et les autres étoiles) ne dérive pas de la simple réflexion théologique selon laquelle la cause première du monde, et partant celle des astres, est l’Amour divin ; non, cette interprétation du cours des astres provient de la vision directe d’un voyant : si les étoiles restaient immobiles, elles seraient des dieux ; puisqu’elles ne sont point des dieux, elles cherchent le Divin en dehors d’elles-mêmes, elles se meuvent, entraînées par la nostalgie de Dieu et de son Amour infini. Tout ce qui est sorti de Dieu reflue à nouveau vers Lui, et est par là même en mouvement. La répétition par les astres de la même et éternelle orbite est comme la tentative de garder le souvenir du Centre d’où tout a surgi ; nous en trouvons le pendant dans les religions des hommes, dans le rite sacré de l’évolution autour d’un centre, par exemple dans les circumambulations des Musulmans autour de la Kaaba, ou dans la Danse du Soleil des Indiens.

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[p. 119-121] Grâce à l’essence céleste qu’ils expriment, les autres créatures sont pour l’homme des signes de Qualités divines ou — à un autre niveau — des joies du Paradis. Le cristal par exemple rappelle la Qualité de Dieu en vertu de laquelle Pythagore l’a appelé Géomètre, c’est-à-dire que le cristal nous fait penser à la fois à la Sagesse de l’Architecte de l’univers et — au niveau du Paradis — à la « Jérusalem céleste », la ville dans laquelle, d’après un plan sacré, la multiplicité est ramenée à une unité ; les fragments qui se succèdent éparpillés au sein du temps s’assemblent en une totalité dans la simultanéité ; le bienheureux contemple dans la Jérusalem céleste l’accomplissement de la Création divine ; la ville est remplie de pierres précieuses, remplie d’êtres et de choses qui se sont cristallisés en combinant des tendances opposées, et ont trouvé leur raison d’être.

Comme le vin ou le feu, la rose se réfère à la Connaissance secrète, enivrante comme le parfum d’une rose, et qui transcende tout entendement humain. Au niveau du Paradis, elle rappelle l’image du Jardin d’Eden. Alors que la Jérusalem céleste représente l’accomplissement de la Création divine, le jardin d’Eden est une expression de la Primordialité divine ; le délivré y voit tous les êtres et les choses dans leurs racines célestes, donc dans l’innocence, la fraîcheur et la beauté juvénile dans laquelle ils ont été créés au commencement. Le jardin est rempli de fruits : ce sont les connaissances qui, comme abondante récolte, échoient à l’homme proche de Dieu.

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[p. 132-133] Les religions n’ajoutent rien à la Création divine, leur secret consiste bien plus simplement à relier le mouvement existant, la danse de l’univers, d’une manière correcte et efficace à la Parole divine, c’est-à-dire au Centre divin de ce mouvement : les prescriptions des religions n’ont que le but, d’une part d’assurer l’intacte transmission par les croyants de la Parole prononcée par Dieu, et d’autre part de tenir minutieusement compte de la nature des mouvements de l’Univers : par la concentration permanente, ou du moins régulière, sur la Parole divine (dans l’Invocation du Nom divin selon la manière traditionnelle, dans la prière et dans la récitation des formules sacrées) le Centre universel commence à briller dans le cœur de l’homme, et par l’observance des rites et des règles de vie révélés par Dieu Lui-même, les orbites sur lesquelles l’homme se meut extérieurement commencent à se courber vers l’intérieur, vers le Centre, vers la Lumière dans le cœur, d’abord presque imperceptiblement, mais ensuite d’une façon toujours plus marquée.