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Méditation primordiale Frithjof Schuon EXTRAITS C’est ainsi que la chose la plus contingente et la plus éphémère n’est pas suffisamment insignifiante pour échapper à ce tissu de relations ; rien ne pourrait être sans la Réalité divine ; rien ne pourrait se différencier si l’Unicité divine n’était pas obscurcie ; rien ne pourrait poindre si le Centre divin n’était pas perdu. Car d’une part, toute communauté d’attribut entre les choses, de la plus superficielle à la plus profonde, est une marque de l’Unité du Divin, et d’autre part, toute différence est un signe — et à la fois une conséquence — de la perte de cette Unité dans le monde ; tout arrêt est une manifestation de la Paix divine, et tout mouvement ne transmet rien d’autre que la séparation du monde d’avec le Divin, et atteste à la fois la sourde nostalgie du Divin et l’impuissance de ce qui s’agite ; que ce soit le flot inconstant de la pensée humaine ou la reptation sans but d’un ver. Il n’y a rien de fortuit ou même d’apparemment fortuit, car il ne peut rien y avoir qui soit dépourvu de raison ; c’est pourquoi ce qui existe en quelque manière que ce soit doit manifester le Divin en soi sous le mode affirmatif, ou les relations du monde au Divin sous le mode négatif. * * *
Tout acte, toute pensée, toute volition, est une attraction par un centre qui agit comme un vortex — est une réponse à une réalité ; par la mort, l’être devient la proie de la réalité à laquelle il a répondu d’une manière prédominante ; il est soumis à l’attraction d’un tel centre par la bouche duquel il doit être sucé pour être digéré et éliminé par ce centre ; l’être est la proie de ce dernier en vertu de sa chair, de sa faiblesse, de sa limitation et de son irréalité ; et il est éliminé et né à nouveau en vertu de sa participation au Divin, à son Illimitation et à sa Réalité : cette élimination d’un centre non divin est en dernière analyse une attraction par le Centre divin, lequel manifeste sa domination sur toutes choses en les arrachant sans cesse à la domination de centres particuliers dont ils sont la proie. * * *
L’air est un symbole de la Vérité : il est aspiré, assimilé et expiré ; sur le plan spirituel, le rapport est inverse : à partir de l’Infini, la Vérité arrive dans le cœur, dans les narines, lesquelles aspirent l’air de la Réalité ; de là, cet air passe dans le cerveau, dans les poumons, lesquels transforment l’air de la Réalité et l’assimilent ; puis il est expiré par le cœur qui le renvoie dans l’Infini. Dans le domaine terrestre, ce qui vivifie vient de l’extérieur, et dans le spirituel, de l’Intérieur. * * *
Qu’est-ce que l’oraison éternelle ? Elle est issue de la Bouche divine, elle est passée par les premiers hommes et par les hommes spirituels, elle a brûlé en mille cœurs, elle retournera dans l’Oreille divine quand la boucle de l’humanité se sera refermée. Toute méditation est une participation à l’oraison éternelle. * * *
L’homme aime la femme pour sa beauté ; la beauté, qui est souveraine et libre à l’égard de la forme, se manifeste moins grâce au formel que malgré la limitation formelle ; car la forme ne peut être la cause de la beauté, dès lors que ce n’est pas l’apparence spécifique qui constitue la nature véritable de la beauté, mais les relations intérieures, la coïncidence de causes non perceptibles, lesquelles jaillissent en mille fils de la Beauté primordiale spirituelle, de la Féminité primordiale et principielle, ou de l’aspect féminin du Divin. La pure Beauté, la pure Innocence ou la pure Harmonie est au centre de tout ce qui, au sein de la Réalité réfractée, témoigne de cette Harmonie d’une façon fragmentaire ; et dès lors que l’Harmonie se manifeste dans le réfracté, dans les formes, sans par là devenir elle-même limitée, elle ne peut demeurer en elles ; c’est pourquoi l’harmonie ou la beauté des formes est relative et éphémère comme les formes elles-mêmes. Une belle forme est l’Illimité exprimé par le limité. * * *
L’esprit est mêlé à la chair comme l’air l’est à l’eau. L’esprit, que son origine entraîne vers le haut, se sépare de la chair et retourne à l’Infini, comme l’air, qui est plus léger que l’eau, se sépare de celle-ci et monte sous forme de bulle pour se fondre dans l’espace. De même que la bulle n’est déterminée individuellement qu’en raison de l’eau qui l’entoure, de même l’esprit n’est déterminable individuellement comme être qu’en raison de sa délimitation dans la chair. * * *
Ce qui est dans le cœur est un obstacle à la pénétration de l’Esprit dans l’homme ; ce qui entoure l’homme en fait de phénomènes et d’événements correspond à ce qui est dans son cœur. * * *
Les moindres fragments de la pyramide sont en rapport avec leur sommet, tout comme les moindres états de conscience avec la pure Connaissance. Une impression sensorielle participe à la pure Connaissance par la faculté de perception, laquelle participe avec les autres sens à l’intelligence ; l’intelligence quant à elle, qui constitue le centre où les sens se rencontrent, participe à la Connaissance par son lien avec le cœur, l’organe cognitif interne et le siège de l’Esprit. Du cœur, qui capte la Réalité, la Connaissance de cette Réalité irradie dans le cerveau, et se transforme en concepts et pensées, lesquelles tirent leurs formes et leurs mobiles externes de la réalité sensible perceptible à l’extérieur par les orifices des sens. Si, comme on l’a dit, le cœur est le siège de l’Esprit, cela n’implique toutefois pas que l’Esprit soit contenu et confiné dans le cœur, mais bien que le cœur est l’organe cognitif sensible aux irradiations de l’Esprit un et illimité, tout comme l’œil est sensible à la lumière physique et l’oreille aux vibrations physiques. Mais ce que les organes sensoriels apportent de brisé et de disloqué à l’intelligence, dont le siège est dans le cerveau, le cœur l’apporte comme une unité et une totalité à cette intelligence, dans la mesure où celle-ci est réceptive à la Lumière spirituelle et aux vibrations spirituelles. * * *
La contradiction de l’existence réside dans le fait que cette dernière semble être la limite de l’Illimité. * * *
La clé de la connaissance du monde : savoir que tout ce qui nie, tout ce qui est amoindri et réfracté, n’a pas en tant que tel sa cause dans le Divin, mais bien dans l’absence de la Cause divine ; et que par là même cette absence se trouve incluse dans la Potentialité divine ; que la Toute-Possibilité ne peut pas exclure la possibilité contradictoire de son impossibilité. Cette possibilité contradictoire se trouve dans la Toute-Possibilité comme un petit grain de poussière dans l’espace incommensurable, et déploie en lui-même la totalité de l’Univers manifesté, dans lequel l’univers visible n’est à nouveau qu’un petit grain de poussière ; en outre, cette unique possibilité n’est elle-même rien d’autre que la première de toutes les déterminations, la Détermination primordiale, celle de l’Unité, de l’Être se déterminant Lui-même. * * *
Comme le corps devient tout ce qu’il absorbe et doit retourner à la terre parce qu’il vit de celle-ci, l’âme doit retourner à l’illusion dans la mesure où elle vit d’illusion. Celui dont la connaissance ne vit que des choses les plus extérieures et les plus éphémères, ne transcendera pas les limitations de sa nature. Celui qui ne répond pas à un appel de la Connaissance ne répondra pas davantage à mille, et pour lui viendra un temps où il n’y aura plus aucun appel de la Connaissance pour solliciter une réponse, et où la simple Vérité que l’homme a entendue sans l’entendre, ou a vue sans la voir, se séparera de lui et le laissera choir dans son erreur ; car, lorsque l’homme ne participe même plus au reflet brisé de la source interne, il ne lui reste plus que lui-même, c’est-à-dire une enveloppe et une négation. La Vérité abandonnera le sceptique et le perplexe, comme le soleil se sépare de la terre en la laissant massive et froide. * * *
L’homme primordial n’avait que l’amour qui reposait en lui-même et vivait de lui-même, tourné vers l’intérieur et bienheureux dans l’Unité. Puis la joie et la tristesse se mirent à croître de cet amour, parce que celui-ci se tourna vers l’extérieur ; finalement l’amour lui-même se brisa et la haine en résulta ; de cette dernière surgirent la colère et la crainte. L’amour est positif et constructif, la haine négative et destructrice. La joie et la colère sont actives, la tristesse et la crainte passives. L’homme spirituel n’est rien d’autre que l’homme primordial restauré ; il en est revenu à l’amour souverain, amour qui a sa propre fin en soi. Il n’y a rien à haïr, rien à attaquer, rien à craindre ; rien non plus que l’on devrait pleurer et rien dont on devrait se réjouir. * * *
Tout ce qui est limité doit exister au-delà de lui-même dans une mesure infinie et sous un mode infini ; car affirmer qu’il n’y a pas d’Infini signifierait que le fini n’a pas de raison suffisante. * * *
La totalité de l’homme doit prier ; et de même, la totalité de l’homme doit contempler. L’homme primordial n’était rien d’autre que sa prière, rien d’autre que sa contemplation. C’est ainsi que toute prière doit refluer dans la prière primordiale, jusque dans la bouche du premier homme ; et toute méditation doit retourner dans le Divin par le cœur du premier homme. * * *
Qu’est-ce que la Doctrine primordiale ? Elle est la connaissance des relations ultimes enveloppées dans des formes et se manifestant dans des formes, connaissance revenant sans cesse à travers les âges sous un nouvel aspect, mais restant éternellement identique à elle-même. Cette Vérité vivant dans de multiples formes et limitée par aucune, ramenant continuellement au pur Esprit, est la Doctrine primordiale. Elle n’est la production d’aucune pensée humaine. Elle n’appartient en propre à personne. L’homme qui la connaît la possède ; mais au fond, c’est elle qui le tient enlacé, c’est elle qui a absorbé le connaissant en elle — elle, l’Eternelle, qui a absorbé l’évanescent. C’est ainsi que la mer absorbe une goutte. Son entrée est partout et nulle part. Elle est sans origine et sans fin. |